La lettre de Frédérique Dumas, après son départ de LREM pour rejoindre l’UDI. 

Lire le texte sur le site officiel de Frédérique Dumas

Chère concitoyenne, cher concitoyen,

J’ai pris les lourdes décisions de quitter le groupe parlementaire de la majorité La République En marche (LaREM), de rejoindre l’Union des Démocrates et Indépendants (UDI) présidée par Jean-Christophe Lagarde et ainsi le Groupe UDI/Agir à l’Assemblée nationale, de travailler avec Xavier Bertrand, actuel Président du conseil régional des Hauts-de-France et de rejoindre son club de réflexion « La Manufacture ».

Je ne quitte pas Emmanuel Macron, je quitte La République En marche

 Mon élection comme députée de la treizième circonscription des Hauts-de-Seine m’oblige et je me dois donc de vous donner, à chacune et à chacun, une explication approfondie de ce choix.

Il s’agit, bien sûr, de l’expression de déceptions profondes et les raisons de ce choix de quitter la majorité, que je fais avec tristesse, sont toutes mûrement réfléchies. Il n’y en a pas de légères. Ce sont des décisions prises avec calme et détermination.

J’ai fait part depuis des mois, et cela à tous les niveaux, de mes inquiétudes, puis de mes incompréhensions. Je n’ai pas été entendue. J’ai exprimé par ailleurs certains de mes désaccords publiquement. On me l’a reproché. Les échanges que j’ai voulu directs et francs avec les uns et les autres ces dernières semaines, ont achevé de me convaincre.

Je ne remets en cause ni l’esprit, ni le sens du  programme sur lequel vous m’avez élue. Il est hors de question pour moi d’occulter le travail remarquable qui a pu être mené par la plupart des Ministres et de mes collègues député.e.s. Les avancées sont nombreuses.

Mon souhait absolu est que le Président de la République et qu’à travers lui la France, réussisse.

Mais à un an du début du quinquennat, alors qu’il est encore temps, il m’a paru vital de tirer la sonnette d’alarme, de dire des choses fortes sans faux semblants.

Non seulement il semblait de plus en plus difficile aux uns et aux autres de comprendre le sens de notre action, mais cette volonté affichée et assumée de confondre vitesse et précipitation, de refuser les mains tendues sous la pression médiatique et par peur de se voir reprocher l’inaction, nous a conduit à mal mesurer l’atterrissage ultérieur de certaines de nos décisions.

Il était donc devenu  inimaginable pour moi de ne pas contribuer à l’émergence de contrepouvoirs constructifs permettant de jouer ce rôle de garde-fous.

Il y a quelques mois encore je n’imaginais pas que la construction de garde-fous extérieurs serait nécessaire car nous serions incapables d’imaginer et de concevoir nos propres contrepouvoirs à l’intérieur même de la majorité, incapables tout simplement de mettre en place l’ADN du « macronisme » avec ses deux fondamentaux :

  • « Donner du sens » afin de se projeter et de partager, et mettre en place une « méthode », celle qui laisse la place nécessaire aux échanges d’idées et au débat, sans tomber dans l’impuissance. Celle qui permet ainsi une « vraie » concertation autour de diagnostics partagés, si ce n’est par tous, au moins par le plus grand nombre, qui se nourrit des expériences, du vécu, celle qui laisse place à la véritable expérimentation, pas celle uniquement destinée à habiller des décisions prises d’avance.
  • Enfin la coopération, qui est l’essence même du monde interconnecté et interdépendant dans lequel nous entrons, celle qui permet de démultiplier les solutions et de faire levier.

La seule méthode à même d’atteindre, dans le réel, les objectifs fixés lorsque nous nous sommes présentés devant vous : la réductions de toutes les fractures (culturelle, territoriale, sociale, économique, etc.), l’émancipation et la cohésion.

Alors je fais ce choix, peut-être atypique d’illustrer ma démarche par deux exemples précis concernant des sujets sur lesquels j’étais moi-même investie du fait de mes expériences : L’avenir de l’audiovisuel public et l’éducation artistique et culturelle.

En tant qu’ancienne productrice de cinéma, j’ai la conviction que ce qui est profondément vrai pour une personne est par essence universel.

Le succès de l’un des films emblématiques que j’ai co-produit « The Artist » en témoigne.

Le Président avait indiqué lors de ses vœux à la presse qu’il voulait que « les parlementaires qui sont très attachés à cette idée de service public puissent participer au grand travail de réflexion sur l’audiovisuel public ». C’est ainsi que s’est constitué dès janvier  un groupe de travail de la majorité que j’avais la charge de coordonner.

Le travail de fond que nous avons mené a donné lieu, à l’issue d’une grande concertation avec les acteurs du secteur, à un rapport cosigné par six autres députés. Or, ce travail qui constituait autant d’outils et d’aide à la décision, reposant sur des données objectives et bien réelles, qui redonnait par ailleurs du sens et de l’ambition à notre volonté de transformation a tout simplement été balayé du revers de la main par le Premier Ministre. Il n’y a eu aucun débat, aucune discussion, aucun échange.

La raison en est toute simple, les décisions prises depuis longtemps par l’exécutif, ne faisaient qu’habiller des économies budgétaires et des redéploiements de l’ordre de 400 millions d’euros d’ici 2022 à qui l’on donnait une apparence de modernité en choisissant d’annoncer la bascule d’une chaîne hertzienne gratuite pour enfants, sans publicité, sur le tout numérique au mépris de toutes les analyses des usages, au mépris même des exemples étrangers et rompant ainsi avec l’égalité territoriale.

Etait par ailleurs annoncée brutalement en plein été et sans réelle concertation, la bascule de la chaîne des Outre-mer sur le tout numérique sans qu’aucune garantie concrète voire réaliste ne soit apportée sur la « visibilité » de programmes ultra marins, promise sur les autres chaînes généralistes.

Pointant les erreurs du passé, grâce notamment aux éléments fournis par la Cour des comptes, notre rapport démontrait l’incohérence totale des économies budgétaires telles qu’envisagées.

De par son mode de financement, le service public appartient à chacune et chacun d’entre vous. Si ces décisions étaient maintenues, c’est pourtant bien une forme d’implosion du service public de l’audiovisuel que nous avons programmée et une fragilisation de tout l’écosystème en conséquence.

Il me semblait essentiel d’assumer dévoiler au grand jour les conséquences plus que certaines des décisions prises dans l’opacité la plus totale, que ce soit vis à vis de la représentation nationale ou de chacune et chacun d’entre vous, sachant que les effets sur votre télévision ne pourront se faire véritablement sentir que dans un an.

L’audiovisuel public est au cœur de notre projet de société, au cœur de la souveraineté nationale face à la mondialisation. Il est au cœur du modèle européen que nous appelons de nos vœux, celui de la liberté d’expression et du pluralisme, au cœur du financement de la création dans sa diversité, donc au cœur de la préservation de la liberté de choix, en résumé au cœur de la démocratie.

Nous nous devons de le rendre plus fort et plus attractif pour l’ensemble des citoyens.

Le deuxième exemple que je souhaite étayer porte sur l’éducation au sensible. L’éducation artistique et culturelle est un sujet majeur dont le Président de la République a fait une priorité, toujours dans le triple objectif de réduction des fractures, d’émancipation et de cohésion. Or, rien n’avance de manière significative non plus dans ce domaine malgré les efforts déployés par le Ministre de l’Education. Jean-Michel Blanquer avait en effet souhaité me confier une mission sur l’éveil musical dès le plus jeune âge dès l’automne 2017, avec la conviction que pour que la réduction des fractures soit effective, il était nécessaire de s’appuyer sur les conclusions des recherches scientifiques récentes relatives à la relation entre cerveau et musique.

La lettre de mission gouvernementale qui devait officialiser ce travail est restée plusieurs mois sur le bureau du Premier Ministre jusqu’à ce que l’on m’informe que je n’obtiendrais pas sa signature car cela signifierait « récompenser une frondeuse ». Ma décision de finalement  m’abstenir sur la proposition de loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information (« Fake news ») car je la considérais floue juridiquement et donc contre productive m’a, par la suite, définitivement rangée dans cette catégorie de « frondeuse » aux yeux de l’exécutif.

N’ayant définitivement pas une âme de « frondeuse », ne souhaitant pas me laisser condamnée à l’impuissance, ne pouvant accepter une mission, même si elle me tient profondément à cœur,  en échange de mon silence, comme il m’était implicitement demandé, je n’avais qu’un seul choix : partir.

Enfin, de manière plus générale, la possibilité de mettre le projecteur sur le vide abyssal en matière de politique culturelle qui n’est tout simplement plus acceptable, est l’un des moteurs de mes décisions.

De nombreux chantiers ont été ouverts, aucun n’a abouti, beaucoup sont au bord de l’implosion. Corporatismes et conservatismes sont pointés du doigt alors qu’il s’agit tout simplement d’amateurisme ou de cynisme de la part des personnes en charge du pilotage. Notre programme était suffisamment ouvert pour relever ce défi, il y avait tout l’espace pour inventer. Malheureusement c’est cette ouverture, ce « flou » assumé qui a provoqué ce vide abyssal en matière de culture.

C’est pour ces multiples raisons que je souhaite continuer à agir politiquement, sortir de l’impuissance, retrouver une marge d’action réelle et me rendre utile : émettre des propositions dans le domaine culturel et, en priorité, proposer une méthode. Je rejoins donc l’UDI présidé par Jean Christophe Lagarde où je prendrai en charge la réflexion sur les médias et la culture et qui me permettra de retrouver espace de travail, de concertation et de liberté.

Le message que je souhaite envoyer est très clair, c’est la marque de fabrique du Groupe UDI/AGIR : pas d’opposition systématique qui ne ferait que nourrir les radicalités, Il s’agit de loyauté envers les objectifs que nous nous sommes fixés lorsque je me suis présentée devant vous.

C’est aussi pour cela que je choisis de rejoindre La Manufacture, le laboratoires d’idées, de décryptage et d’expérimentation de Xavier Bertrand qui a choisi de redevenir un homme libre, sans attache partisane.

Aussi parce qu’il considère que l’anti-macronisme n’est pas une solution pour la France.

Enfin, mon choix s’appuie sur un constat majeur : depuis le début du quinquennat, LaREM a vidé de son sens sa promesse de construire avec d’autres sensibilités, alors qu’une majorité devenue omnipotente ne peut par nature, et de ce fait, représenter à elle seule le pluralisme. Il me paraît en effet indispensable d’ « élargir » afin de trouver des alliés qui ont confiance en la majorité à la fois pour relever les grands défis du futur, dont le défi européen, mais aussi pour résister en cas d’intempéries.

Il est hors de question pour moi que je vive à nouveau la construction d’une forme de parti unique, porteur cette fois-ci non pas d’une idéologie de droite ou d’une idéologie de gauche, mais d’une idéologie de la transformation où la technocratie et le cynisme prennent le pouvoir et qui ne peut que nourrir, lentement mais sûrement  les exaspérations.

Enfin, le facteur déclencheur de mon départ est notre promesse non-tenue en ce qui concerne l’exemplarité qui est, selon moi, le fondement de la confiance. Sans confiance, il n’y a pas d’ambition possible. Sans confiance, on ne peut ni construire, ni avancer, ni entraîner.

Alors bien sûr, chacun défend sa propre conception de l’exemplarité, très « élastique » en France. Mais tout est porteur de sens. Il ne s’agit pas seulement de légal ou d’illégal. Il s’agit de nos comportements. A mes yeux, si l’exemplarité n’est pas absolue, nous devons tout faire pour tendre vers des comportements qui reposent tout simplement sur des décisions de bon sens, dont chacun peut intimement comprendre les ressorts. Y compris parce que nous ne sommes pas infaillibles, exiger que cette exemplarité sous-tende toute action me paraît essentiel en politique. Nous nous devons de donner l’exemple, de montrer le chemin, quel qu’en soit le prix.

Etant arrivée à la conclusion que je ne pouvais ni empêcher ni dénoncer l’irrémédiable de l’intérieur, je n’avais pas d’autre solution que de me faire entendre de l’extérieur. Il était tout simplement inimaginable pour moi de laisser ainsi, sans réagir, la possibilité d’ouvrir un boulevard aux discours radicaux et simplificateurs qui se nourrissent de la crise de confiance entre gouvernants et gouvernés, de la précarité bien réelle, et des situations anxiogènes dans lesquels aucun avenir ne se dessine.

Certains me reprocheront peut-être la longueur de ce courrier, mais il était important pour moi que chacune et chacun d’entre vous puisse comprendre de manière intime et détaillée ce choix qui est le mien.

J’ai choisi d’être fidèle à mes convictions, d’être loyale aux objectifs ambitieux pour lesquels je me suis engagée auprès de vous.

J’en profite pour évoquer un passage du livre d’Emmanuel Macron dans son ouvrage « Révolution », reprenant un extrait de la lettre de guerre d’un compagnon de la Libération avant sa mort à la tête de sa division : «Nous ne pouvons utiliser notre intelligence à trouver des raisons d’accepter ». C’est ce que j’ai décidé de faire : ne pas accepter de trahir mon idéal.

Je continuerai, dans ce mandat qui est le mien, auprès de chacune et chacun d’entre vous, à porter cet idéal sans relâche et à rester à votre écoute.

Frédérique DUMAS

Députée de la 13ème circonscription des Hauts-de-Seine

Vice-présidente de la commission des Affaires culturelles et de l’Education