Lettre ouverte d’Yves Jégo
dans Le Parisien

Monsieur le Président de la République,

« Maire pendant vingt-deux ans d’une ville qui a connu — de la ZUP au QPV — toutes les aventures de la politique de la ville, je m’autorise cette supplique à la suite de la présentation du plan Borloo (NDLR : ancien président de l’UDI). L’analyse de l’ancien maire de Valenciennes est terriblement juste : un immense danger guette notre cohésion nationale si rien n’est fait pour ces 1500 quartiers français où vivent 6 millions de nos compatriotes. Beaucoup sont en passe de devenir des territoires perdus de la République. En témoignent les nombreux maires au bord de la démission, la souffrance des enseignants ou encore la progression du radicalisme religieux s’engouffrant dans l’espace délaissé par le politique.

A tout moment, une étincelle peut enflammer notre nation, tant les exaspérations sont grandes, renforcées par ceux qui cherchent, par calcul politique, à opposer villes et campagnes, origines ou encore religions. Ne croyez pas ceux qui vous disent que l’on a tout essayé et que rien n’a marché. En réalité, l’effort de l’Etat s’est toujours limité dans le temps. Pour preuve, l’arrêt complet en catimini du programme de restructuration urbaine qui avait pourtant produit des effets significatifs ou la baisse cruelle des moyens de sécurité. Comment parler de constance dans l’effort quand le commissariat de ma ville a perdu un quart de ses effectifs en dix ans ! ?

A cette inconstance coupable s’est ajoutée la défiance. Le ras-le-bol des maires sans cesse obligés de déployer une folle énergie pour tenter de convaincre les représentants de l’Etat de la justesse de leurs solutions est à son paroxysme. Leur légitimité est constamment remise en cause par une technocratie qui à défaut de donner des moyens excelle dans l’art de donner des leçons. Enfin, il existe un effet « tonneau des Danaïdes » : dès qu’un habitant a retrouvé travail et perspectives personnelles positives, il cherche le plus souvent à quitter le quartier. Il est aussitôt remplacé par un autre, souvent en grande précarité, donnant ainsi le sentiment — y compris aux statistiques — que rien n’est jamais réglé ! Votre élection et votre volonté de bousculer le système ont suscité un fort espoir dans ces quartiers populaires. Aussi, votre responsabilité est immense.

Soit vous cédez aux sirènes des pessimistes et des économes de Bercy et ce sera un énième plan de saupoudrage qui s’interrompra dès que vous aurez le dos tourné. Soit vous saisissez les propositions faites par Jean-Louis Borloo pour un plan de reconquête républicaine fondé sur la confiance, l’autorité et l’exigence. Après vingt-huit ans de vie politique, au moment où s’achève mon parcours public, je suis intimement persuadé que nos banlieues peuvent devenir une incroyable chance pour la France.

Les enfants de l’immigration sont, pour l’immense majorité, bien loin des caricatures qui en sont faites. Entrepreneurs, polyglottes, porteurs des rêves de réussite de leurs parents et ouverts à la diversité du XXIe siècle, ils sont une étonnante réserve d’énergie et de dynamisme. A l’heure de la mondialisation et de la révolution numérique, cette jeunesse est capable d’apporter énormément à l’économie française, pour peu qu’on lui tende la main. La France s’est construite sur sa capacité à intégrer, faisant de la diversité une richesse. Il n’y a aucune raison que cette mécanique républicaine ne puisse être relancée. Avec la transition écologique, la transformation de nos banlieues est sans aucun doute la plus grande affaire de votre mandat. Si vous êtes prêt à changer la donne, nombreux sont ceux qui vous suivront dans cette ambition. Sinon hélas, le pire est à redouter…

Les enfants de l’immigration sont, pour l’immense majorité, bien loin des caricatures qui en sont faites. »